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- Pourquoi moi ? -

ÇA VA BOUGER, JE LE SENS.

Il va m'arriver quelque chose. Je le sens. Une tuile
sans doute... trop tranquille ces temps-ci !
Enfin ! Dans une semaine, je suis en vacances
pour deux bons mois. Je vais pouvoir vraiment me
reposer, ou, peut-être, aller visiter un peu la famille et
ainsi resserrer les liens. Mais surtout ne rien faire. Je
suis un spécialiste passé maître dans l'art subtil de
ne savoir rien faire. Je l'ai acquis lorsque pour payer
mes études et, pour être tout à fait franc, surtout mes
loisirs, je faisais des petits boulots cumulés et assez
pénibles. J'étais tellement fatigué que rentré chez
papa-maman, je ne faisais plus rien. Il m'arrivait
fréquemment de m'endormir dans mon bain. Ensuite,
je pouvais rester allongé sur mon lit en fixant le
plafond pendant une bonne heure, puis, je prenais un
livre. Pour me faire bouger mes amis devaient venir
me chercher à domicile. Le téléphone ne suffisait
pas. Mes parents, mon frère ou ma soeur, râlaient de
devoir décrocher et s'égosiller à m'appeler pour des
coups de fils qui m'étaient destinés.

Ah, époque bénie de totale insouciance !
Je n'ai pas vraiment changé depuis. J'aime assez
être dans un état léthargique, plonger dans un abîme
de réflexions, revenir à des idées que j'aie pu avoir et
les développer à fond. En ressortir pour entrer dans
une de mes phases d'hyperactivités. Je dois sortir,
m'étourdir à tout prix, comme si ma vie en dépendait,
de voir des tas de gens, d'aller tous les soirs au
restaurant, en boîte. Ca dure un bon mois et hop ! ça
retombe. Là, je jubile à l'idée que le farniente est tout
proche. Pourtant je ressens comme un malaise. Et
bizarrement, un sentiment que tout va trop bien en ce
moment. Une sensation de bien-être entretenu,
artificiel, qui n'est pas pour me plaire. Tout va trop
bien depuis une ou deux semaine. Je n'y suis pas
habitué. Coté santé c'est du béton, financièrement, je
commence à souffler, bien que je n'aie pas cinq mille
balles de côté, l'argent rentre régulièrement.
Question travail pas de problème.
Alors quoi ? Je vais me plaindre ?
Je connais ces symptômes. Confusément, je sens
que quelque chose va se produire. Je ne vois pas d'où
ça va venir, mais sûr, ça va tomber & Je dois dire que
depuis deux ou trois jours, je revis des scènes de mon
passé et à différentes périodes de ma vie. Ce sont des
situations que je pensais enfouies au plus profond, des
trucs étranges qui me sont arrivés et d'autres plus
anodins: des déménagements, des voyages, des
scènes mémorables de bagarres scolaires où je
prenais fait et cause pour des copains moins costauds
que moi, différents emplois que j'aie eu, des gens
bizarres que j'aie connu, une journée particulière où
ayant joué au loto, j'étais persuadé, à 100 %, que
j'allais gagner le super pactole. Que de projets j'avais
alors échafaudé ! C'est comme des rêves mais où je
suis éveillé et tout au long de la journée. Ca se
bouscule en vrac, pénible à la longue !
Il me reste une trentaine de mètres à faire avant
d'arriver devant chez moi, pour ensuite tourner
comme un malade avant de trouver une place de
stationnement. J'habite à Montmartre dans le
XVIIIème. Dans une petite rue assez tranquille mais
où il n'y a jamais de place. En tous les cas, pour moi.
Si bien que je dois me garer dans un parking privé
assez éloigné. Je suis obstiné et essaye toujours,
sans grand espoir d'ailleurs... C'est la vie !

Et là ! Que vois-je ? Une place, une place en or,
devant la porte de mon immeuble. The big place ! J'ai
failli la manquer tellement c'est la première fois que
ça arrive en cinq ans. Dingue comme un petit truc
peut vous embellir l'environnement. C'est beau la
vie ! Ouf, chez moi ! J'ai un bel appartement de trois
pièces- cuisine pour moi tout seul, je fais pas mal
d'envieux dans mon entourage. Surtout pour
l'emplacement et la vue. Je pense l'avoir meublé et
décoré avec goût, voire un certain raffinement. Une
amie, décoratrice à ses heures, m'a pas mal aidé. J'ai
mis le paquet sans lésiner et je suis vraiment satisfait
du résultat. Je dois dire que ma situation financière
actuelle est confortable. Meilleure que lorsque
j'occupais des postes d'encadrement, écrasé de
responsabilités, des horaires incroyables et des
salaires pas toujours à la hauteur de la somme de
travail fourni. Bien sûr les risques ne sont pas les
mêmes, quoique, je me demande... ! Je prends des
précautions et j'ai appris à reconnaître le terrain, de
voir si quelque chose peut clocher.

Je suis garde du corps.

J'ai trois principaux clients. Un homme politique en
vue, mais occasionnellement et en renfort seulement.
A temps quasiment plein, une jeune artiste en pleine
ascension, et la môme d'un important industriel pour
une spéciale protection " baby-sitter ". J'ai
commencé ce travail par pur hasard ou plutôt comme
un défi lancé à un ami. C'était, il y a deux ans. Déjà !
Je venais de négocier un licenciement, déguisé en
motif économique. J'étais responsable des ventes,
dans une boîte où la pression était constante. Au
minimum quatre appels par jour de la haute direction
qui voulait connaître la progression des ventes,
comme si elle pouvait évoluer d'heure en heure, telle
la bourse. Insupportable ! Bref, après avoir reçu avec
soulagement mon solde de tout compte, j'ai lancé
cette fameuse plaisanterie : et pourquoi pas garde du
corps? J'ai la stature qui s'y prête et je ne pense pas
qu'il faille être bas du plafond et seulement tout en
muscle pour exercer cette profession, si nécessaire
de nos jours. J'ai fait quelques études, je parle quatre
langues dont trois couramment et je pense avoir une
bonne culture générale. Ca c'est fait après trois mois
de cours intensifs, heureusement que j'ai toujours
pratiqué des sports de combats. Je me suis tout de
suite mis à mon compte, je ne voulais pas rentrer
dans une de ces sociétés de sécurité. Je ne le
regrette pas, je m'en tire pas mal du tout à tel point
que je refuse du monde. Je pense demander à
Sonora, mon frère, s'il veut collaborer avec moi, il
n'est pas très heureux dans son entreprise. Il m'a
déjà efficacement épaulé pour une mission avec le
politique. Je lui en parlerai avant mon départ en
vacances. Je n'ai encore trouvé personne Peut-être
voudra-t-il commencer à me remplacer ? J'ai
d'excellentes relations avec mes clients. Nous
plaisantons beaucoup, ça les détend. Ils ont appris à
me connaître, ont une grande confiance en mes
capacités sachant que sous mon air presque
insouciant, j'ai du répondant. Je ne fais pas partie des
poids lourds de la protection rapprochée, mais je suis
rapide et j'ai un sang-froid à toute épreuve.
Je m'entends vraiment bien avec Paola " mon " artiste
et Joëlle la gamine. Elle a sept ans et demi, elle est
vive et dégourdie. Comme une fois arrivée chez elle,
Joëlle est souvent seule, elle demande aussi souvent
à ce que je lui tienne compagnie une heure ou deux.
Ce que je fais volontiers et à titre gracieux. Je
l'emmène en la prenant par la main déguster un
gâteau dans une pâtisserie chicos. Elle adore ça. Elle
me fait penser à ma fille chérie que je ne vois
malheureusement que deux ou quatre fois par mois,
ça dépend de mon emploi du temps et du sien...
Parfois j'ai le sentiment de la délaisser, de la trahir.

J'ai hâte d'enlever mon costume, de prendre une
bonne douche, boire un café corsé puis de m'affaler
sur mon fauteuil préféré. Celui qui n'est pas devant la
télévision mais l'autre qui se trouve sous un
magnifique palmier nain, une petite folie à lui tout
seul. Je suis bien là, près de la petite bibliothèque,
petite, mais éclectique et fournie. Lire, c'est ma
véritable et seule passion. J'adore lire.
J'écoute les deux messages enregistrés sur mon
répondeur. La mère de ma fille qui me dit de la
rappeler, pour que nous ayons un entretien sérieux
au sujet des jours de visite ou quelque chose comme
ça. Le deuxième est de Claudia, ma petite sœur, qui
me demande si j'ai des nouvelles de mes parents. Ils
sont partis pour deux mois visiter plusieurs pays
d'Amérique Latine. La grande virée quoi ! Ah, ils l'ont
rêvé ce périple ! Ils l'ont préparé ce voyage. Presque
un retour aux sources...
Nous sommes nés tous les cinq au Chili. Mes
grands-parents, républicains espagnols y avaient,
par la force des choses, émigrés. Pour fuir la féroce
répression instaurée par Franco, cette pourriture de
dictateur. Douloureux exode ! Toute la famille de ma
grand-mère maternelle avait été décimée.
Absolument toute ! Son père, sa mère, des gens
simples et bons. Ses frères ; dont l'aîné, médecin
foncièrement humain, qui soignait et réconfortait
sans aucune distinction les blessés des deux camps.
Pris sur un champ de bataille par les phalangistes et
chose incroyable soignant un des leur, il fût pourtant
horriblement torturé. Le plus jeune, dix-sept ans à
peine, qu'ils capturèrent et enrôlèrent de force dans
la légion franquiste et qui, refusant obstinément,
farouchement, de crier " vive Franco ", fût battu tous
les jours jusqu'à ce que mort s'ensuive. Il a fallu bien
des années et de nombreux témoignages pour
reconstituer ce qui leur étaient arrivés. Que
d'impardonnables crimes ! Que de souffrances ! Il n'y
aura jamais de mots assez forts pour décrire
l'indescriptible, la démence d'une guerre civile.
C'est ainsi que dès la chute du président Salvador
Allende en 1973, la dictature de Pinochet pointant
son nez au Chili, mes parents décidèrent sans
tergiverser, de fuir une fois de plus. Et cette fois vers
un pays de liberté, la France. Pays le plus proche
culturellement et il faut bien l'avouer frontière avec
l'Espagne. Mes parents, tous deux professeurs de
français, nous avaient donné un premier prénom
français. A la maison, entre nous, nous parlions cette
belle langue.
La fuite, fuir encore ! Ils craignaient fort que
l'histoire se répète. On comprend ça !
Et l'Histoire leur a donné raison, la répression a
été féroce, sanglante. Les réfugiés politiques
espagnols n'étaient plus du tout les bienvenus au
Chili de Pinochet, autre sinistre dictateur. Que
d'affreuses choses, tant contées par ma mère-grand,
qui resurgissent l'espace de quelques secondes,
d'une simple association d'idée.
Je décide de remettre le répondeur en coupant la
sonnerie. J'ai envie de lire dans le calme et ne veux
pas être tenté de décrocher. J'ai acheté trois livres ce
mois-ci, j'ai l'embarras du choix. Après une courte
réflexion, je jette mon dévolu sur un roman de Camilo
José Cela où il est question des - Aventures
picaresques de Lazarillo de Tormes - et que je
voulais lire depuis des années.
J'en suis à la deuxième page, quand je sens une présence dans la
pièce ou plutôt la sensation d'être observé. Etrange
sensation que l'on peut parfois avoir dans les lieux
publics, où cela arrive de se sentir examiné et sans
en connaître la source. Je poursuis ma lecture, mais
en vain, le cSur n'y est plus. Je n'arrive pas à fixer
mon attention et relis trois fois la même ligne. Le
sentiment de ne pas être seul persiste et
étrangement je ne suis pas inquiet, je me trouve
même très bien. J'ai l'esprit clair, mon corps est léger,
presque aérien, cocasse pour mon mètre quatre-vingt-
deux et mes quatre-vingts kilos, de muscles j'espère.
Je suis calme, je ne sens même plus ma
douleur chronique au dos. Mon regard se porte sur le
fauteuil en face de moi. Rien, bien sûr ! Je me dis que
se doit être une belle voisine qui me lorgne depuis sa
fenêtre. L'espoir fait vivre & Je lève de nouveau les
yeux et regarde le fauteuil. Là, lentement, le contour
d'un corps se forme sur le fauteuil, il est entouré d'un
halo blanc doré qui paraît si pur, un être d'apparence
très humaine se matérialise. C'est une " personne "
de belle apparence. Je penche pour un homme bien
que rien dans son visage n'indique son sexe. Ses
traits sont si fins, les proportions de son corps
semblent si parfaites, mais même assis, je me rends
compte qu'il est de haute taille. Il dégage un tel
magnétisme. A sa vue, ce mot prend pleinement son
sens. Je n'ai pas un sursaut, ne suis pas surpris. Je
suis d'un calme & disons olympien. Comme si de
telles choses m'arrivaient tous les jours !
Il a les bras croisés, les mains à hauteur de
poitrine, la tête bien droite, son regard est doux,
brillant et un peu fixe. Il ne cille pas. Doux sourire.
Puis il pose la main gauche sur l'accoudoir, lève la
droite vers moi et parle.

DANIEL.

- Bonsoir Cameron ! ... As-tu peur ?
Sa voix est basse, posée.
- Euh... Bonsoir ! Peur ? Non pas du tout ! Je suis
très intrigué. Qui es-tu ?
- Daniel ! La traduction de mon nom dans ta
langue est Daniel. En des temps très anciens, je me
suis également appelé Melchisédech, qui n'est pas
un des noms qu'aurait porté le Christ & certains le
pensent. Mais aussi, Sakariel, Saddok, et bien
d'autres encore & Tu me vois devant toi parce que tu
as été choisi pour accomplir une Grande Mission. Et
pour être plus précis, cette Mission amènera d'autres
missions, tout est lié...
- Pourquoi moi ?
- Attends, sois patient ! Je comprends ton
étonnement, mais avant d'entamer un véritable
dialogue et de t'expliquer le but de la Mission pour
laquelle Nous t'avons choi...
- Nous ! ?
- Oui, Nous ! Je dois te faire des révélations que
très, très peu, d'êtres humains ont entendu. Essaye
de ne pas m'interrompre, ensuite je satisferais ta
légitime curiosité. Nous allons nous voir tous les soirs
pendant une semaine. En fait, jusqu'à ton départ en
vacances. Vacances qui risqueront d'être animées.
- Oh la !
Daniel sourit.
- Lors de mon apparition, tu as été
immédiatement confiant, serein. C'est normal, tu
avais été préparé à ma venue. Venue qui a été
" programmée " il y a dix ans. Nous te suivons, pas
à pas, depuis l'âge de cinq ans et lorsque tu as fêté
ton vingt-cinquième anniversaire, nous avons jugé
que tu avais le potentiel souhaité pour accomplir la
Mission, mais que tu devais encore mûrir, acquérir de
l'expérience. Je crois que tu ne nous décevras pas.
Ton destin, ta route, aurait pu changer bien des fois,
mais nous n'avons rien fait pour cela. Voilà pourquoi
tes voeux de richesses ont échoué. Et puis tout le
monde désire être riche ! Dieu ne peut pas, et c'est
logique, faire gagner tout le monde au loto ! C'est un
jeu de répartition entre les gagnants et les perdants.
Pour la richesse c'est pareil. Tes prières étaient
bien entendues, mais nous souhaitions que tu aies
ce parcours de " touche à tout ", fait de mille astuces
pour contrer les difficultés jalonnant ta vie. Les
vicissitudes t'ont forgé un esprit pragmatique, elles
ne t'ont pas aigri.
C'est vrai, tu aurais pu connaître, dès le départ de
ta vie adulte, une vie plus aisée. Mais alors cette
aisance t'aurait rendu trop mou, sans envie d'idéal.
Tu as toujours ressenti le besoin d'autre " chose ".
Je suis venu te donner l'occasion de le trouver !

FIN EXTRAIT

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